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Joseph Ilboudo dit « Saint Joe », styliste-modéliste : « La haute couture oblige souvent à la discrétion »

jeudi 18 octobre 2012

Installé en Côte D’Ivoire depuis les années 1970, précisément sur l’avenue 11 de la rue 16 barrée à Treichville/Abidjan, le couturier d’origine burkinabè, Joseph Ilboudo dit « Saint Joe » brille en permanence sur la haute couture. Bon an, mal an, sa griffe reste habilement collée à l’habillement des sommités aux quatre coins du continent. Cette particularité dans la carrière de ce ciseau d’or l’oblige à une discrétion légendaire laissant son enseigne vanter ses qualités de doigté magique. Entre les perspectives de la reprise de la mode et la menace des vêtements « Made in China », le diplômé de l’Académie des hautes coupes de Paris se dévoile.

Comment Joseph Ilboudo dit « Saint Joe » est-il venu à la haute couture ?

S.J. : Ma passion pour la couture remonte à ma tendre enfance. Ce métier m’a toujours fasciné et intéressé. Dès 1964 à l’âge de onze (11) ans, j’ai commencé à m’initier à cette activité à Ouagadougou. J’ai ensuite suivi mes grands-frères dans les années 1970 en Côte d’Ivoire. Là-bas, j’ai immédiatement ouvert mon propre atelier créant ainsi ma propre boîte. En 1974, j’ai dû arrêter momentanément pour aller suivre un stage de perfectionnement en France. Cette formation de haut niveau à l’Académie des Hautes Coupes de Paris m’a occupé pendant six ans. J’en suis sorti nanti d’un diplôme de modéliste pour revenir encore m’installer à Abidjan en 1980. Depuis cette année-là, j’essaie de tirer mon aiguille et mon fil de la haute couture à Treichville.

Contrairement à d’autres grands couturiers, vous semblez être une célébrité cachée. Pourquoi êtes-vous si absent des grands salons, des rendez-vous de la mode et des galas de défilé ?

S.J. : C’est juste cette remarque. L’on ne me voit pas assez dans les différents cadres qui ont été cités. J’ai toujours habillé ma clientèle sur mesure. Avec cette option, les rendez-vous sont nombreux et mon agenda trop chargé. Ce sont des contraintes difficiles à concilier avec des déplacements fréquents loin de son atelier. Mon visage n’a paru dans un journal, ma voix dans une radio et mon image dans une télévision pendant plus d’une décennie. C’est un paradoxe au regard de la trempe des femmes et des hommes qui portent la griffe « Saint Joe ».

Je demeure toujours un visage caché de la haute couture quand bien même mon nom est très connu dans plusieurs milieux. La haute couture oblige souvent à la discrétion. C’est une attitude de sagesse que j’ai volontairement adoptée. Car je reste convaincu que la majorité de mes clients n’aurait pas souhaité que le nom de leur couturier soit connu ou leurs relations avec celui-ci soient dévoilées. C’est un choix personnel. Cela n’entache aucunement la qualité de mes créations, l’affluence de ma clientèle et le maintien de ma célébrité. Je l’assume. Cela est d’autant plus important que l’art vestimentaire touche à l’intimité. Voilà les raisons qui m’obligent à être très discret.

Quand un couturier est l’habilleur traditionnel de hautes personnalités politiques, économico-financières ou du show-biz, s’afficher dans les médias pour révéler leurs noms ne me paraît pas intéressant. L’essentiel pour moi, c’est de maintenir avec la clientèle des rapports de confiance entretenus régulièrement par la qualité des vêtements et le respect des rendez-vous. Dieu merci, je suis constamment occupé par mes activités.

Vous êtes féru de costume. Mais cela ne vous a pas empêché de faire irruption à une édition du SIAO au Burkina Faso avec une collection baptisée « le Boucan ». Dans quel registre évolue Saint Joe ?

S.J. : La collection « Boucan » que j’ai exposé à une édition du SIAO était juste un divertissement pour moi. Elle est née de la cause d’un défilé. Je me suis revendiqué de la couture classique. J’excelle aussi dans le conseillât vestimentaire. Par exemple, je peux louer mes services à un couple qui souhaiterait se marier en fonction de l’organisation convenu. Il en même pour une personnalité qui accède à un niveau de responsabilité et qui voudrait changer de look. Des conseils sont nécessaires pour le choix de ses costumes, de ses cravates et autres. L’habillement est un art. Voilà pourquoi, l’on parle d’art vestimentaire. Que mes clients qui ne m’ont pas entendu depuis un certain temps se rassurent : « Saint Joe est bel et bien là, toujours égal à moi-même, animé du même désir de satisfaire entièrement sa clientèle ».

Comment se porte actuellement Saint Joe et le marché de la mode en Côte d’Ivoire ?

S.J. : Grâce à la griffe Saint Joe, nous avons passé la crise sans trop de désagréments. La qualité de mon travail me permet de tenir bon. Il y a dix ans de cela, le marché de la mode se portait mal dans ce pays qui a toujours donné la coloration de la haute couture dans la sous région voire sur le continent africain. La crise sociopolitique a fermé le circuit de la mode. Réduits à leur simple expression, la plupart des couturiers cherchait simplement à survivre. Depuis un an, il y a des indices qui militent à la normalisation de nos activités. Le secteur commence à revenir à son niveau d’antan. J’ai la certitude que dans les années à venir, la Côte d’Ivoire va reprendre sa place de plaque tournante de la mode.

Concrètement comment « Saint Joe » a-t-il vécu la décennie d’incertitudes pour son secteur d’activité ?

S.J. : Comme toutes celles et tous ceux qui ont résidé en Côte D’Ivoire durant cette période, j’ai aussi souffert de ces moments d’instabilité dans un pays qui n’en avait pas besoin. Chacun a eu sa chance pour surmonter les différentes épreuves. Je crois sincèrement que la mienne résulte de ma célébrité dans mon secteur d’activités. En toute humilité, j’ai réussi à lier des relations avec des personnalités qui m’ont toujours voué une admiration sincère. Dans les instants difficiles, elles ont su me témoigner de leurs soutiens divers. La décennie d’incertitudes n’a pas été facile à vivre.

Mais j’arrivais à gérer le quotidien c’est-à-dire pouvoir payer le loyer des ateliers, rémunérer les employés et survenir aux besoins de ma famille. Une bonne partie de ma clientèle a été obligée de partir en exile. Il m’appartient de redoubler d’ardeur en trouvant le moyen d’amener et de fidéliser de nouveaux clients. Il faut savoir tirer les leçons de ce passé douloureux en vue de bâtir l’avenir dans la tolérance et la sérénité.

Ne pensez-vous pas que le coût jugé parfois très élevé de la couture sur mesure peut être une entrave à la relance de la mode ?

S.J. : C’est aussi mon entendement. Une concurrence malsaine tue notre métier à petit feu. Il y a vingt ans de cela, la mode était à son plus haut niveau. C’est la voie idéale pour s’habiller. Elle était très prisée car tout le monde ou presque s’habillait sur mesure. Depuis que les produits chinois ont envahi les pays africains, cela a eu une répercussion sur le marché de la mode. Beaucoup de couturiers ne s’en sortent pas. Le pouvoir d’achat ayant considérablement baissé, la qualité des vêtements n’est plus une préoccupation majeure. Le coût des confections sur mesure n’a pas varié en tant que tel mais le nombre des clients a vraiment diminué.

Que préconisez-vous face à la menace des vêtements « Made in China » ?

S.J. : A eux seuls, les couturiers ne peuvent absolument rien contre le déferlement des produits chinois. Le problème ne se situe pas seulement au niveau de la mode, c’est une réalité à laquelle tous les autres secteurs d’activités sont confrontés. C’est un envahissement sans précédent qui interpelle les autorités politiques des différents pays africains.

Autant aucun pays ne peut se targuer d’ignorer la Chine dans le développement de son commerce extérieur, autant il appartient à nos dirigeants d’essayer de protéger leurs Etats en signant des contrats raisonnables qui permettront un tant soit peu de créer un rempart contre le chômage. L’avenir des rares entreprises, des acteurs économiques comme nous autres et de la jeunesse en dépend. Il ne s’agit pas d’interdire les produits chinois mais d’être lucide pour trouver le juste milieu pour survivre en évitant une catastrophe dans ce bras de fer commercial avec la Chine populaire.

Comment vous organisez-vous, à l’heure actuelle pour ne pas trop subir les effets pervers de cet envahissement et refaire surface dans votre secteur d’activité ?

S.J. : Je me réjouis que mes activités ne s’adressent pas à une clientèle uniquement basée en Côte d’Ivoire. J’habille également des personnes un peu partout dans la sous-région. Cela m’aide à bénéficier de certaines alternatives pour me rattraper sous d’autres horizons quand le secteur bat de l’aile. En somme, j’arrive à survivre aux vagues de ce capitalisme sans foi ni loi contre notre secteur même s’il y a un manque à gagner criant. Sans me vanter, mon cas est moins alarmant que celui d’un débutant.

Le fait de posséder ma propre griffe dans la mode est un atout, un avantage pour sauver la face en certaines occasions. En toute humilité, je me suis créer un nom dans mon métier. Contrairement à des confrères qui dorment devant leurs ateliers parce qu’il n’ ya pas de travail, je suis en activité en permanence. L’inactivité est en train de gagner actuellement de nombreux acteurs de la haute couture. Alors qu’avant, ils étaient habitués à se faire rabrouer par un client parce qu’ils n’ont pas satisfait une commande à temps. Cette belle époque est en train d’être révolue. Pour parer à une situation pareille, il me paraît judicieux de mettre l’accent sur une formation de qualité pour que les couturiers africains soient capables d’entretenir la concurrence et s’imposer sur le marché extérieur.

Quel devrait être le rôle de chacun pour que la couture joue son rôle de création d’emplois et dans la lutte contre la pauvreté ?

S.J. : L’Etat doit prendre ses responsabilités pour s’impliquer activement dans la formation. La construction des écoles de formation dignes de ce nom animées par de grands formateurs incombe en premier aux pouvoirs publics. Rares sont les jeunes qui peuvent actuellement avoir la chance ou se permettre d’aller suivre une formation en France. L’obtention d’un simple visa relève de la croix et de la bannière. Prenant mon exemple, quand j’allais en France pour ma formation, je n’ai pas eu besoin d’un visa pour m’y rendre. Il faut créer des opportunités dans le secteur de la mode en intéressant l’entrée de jeunes bacheliers qui pourraient se former au métier en obtenant des BTS en couture. Ils peuvent à leur tour s’atteler à l’apprentissage des petits tailleurs. C’est à ce prix que nous pourrons tenir tête aux Européens et aux Asiatiques.

Le Salon international de l’artisanat de Ouagadougou (SIAO) semble être la vitrine idéale pour cette prise de conscience. Pourquoi on ne vous voit plus depuis un certain temps aux différentes éditions ?

S.J. : Ce Salon se tient dans mon pays d’origine. C’est une belle initiative pour valoriser le travail manuel qui participe grandement au développement socio-économique du continent. J’y ai toujours répondu présent jusqu’à ce je décide de le bouder à deux ou trois reprises, avant que la crise ivoirienne n’éclate, pour des raisons qui sont les miennes.

Tout simplement parce que j’ai constaté au fil des éditions que le SIAO n’était plus un cadre réservé aux artisans. Le Salon était devenu l’affaire des grandes entreprises qui avaient commencé à le prendre en otage. Or l’idée de cette biennale vise à créer un tremplin pour les artisans afin qu’ils puissent exposer leurs produits dans un cadre propice et réaliser de bonnes affaires. Il était arrivé où le coût des stands et certaines conditions ne permettaient pas à un grand nombre des professionnels de l’artisanat de l’honorer de leur présence. Cela ne me paraissait plus normal. Le cri de cœur des laissez-pour compte semble avoir été entendu. J’ai remarqué que ce tir a été rectifié. Je me prépare à revenir à revenir sur ma position vis-à-vis du SIAO. Si tout va bien, je serai présent à la prochaine édition.

Interview réalisée à Abidjan par Jolivet Emmaüs (joliv_et@yahoo.fr)
Pour lefaso.net

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