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Me Mamadou Savadogo, ancien bâtonnier : « Un juge couché ou qui rampe ne peut rendre la justice »

mercredi 20 janvier 2010

Me Mamadou Savadogo, avocat depuis une vingtaine d’année, s’est fait surtout connaître en 1997 comme un homme de principe. Alors Bâtonnier de l’Ordre des avocats du Burkina, il avait démissionné pour protester contre la loi du 4 novembre 1997 portant réglementation de la profession d’avocat, qui a été ensuite abrogée en 2000. Il entendait par ce geste défendre l’indépendance de la profession d’avocat qui était contestée par cette loi. Il s’est fait connaître dans certains dossiers judiciaires qui ont défrayé la chronique à une époque récente.

Depuis juillet 2008, il vient de publier son premier livre, un recueil de huit dossiers judiciaires qu’il a connus au cours de sa carrière. Dans cet entretien, qu’il a bien voulu nous accorder, il fait un tour d’horizon des motivations qui l’ont conduit sur les sentiers de l’écriture, de la profession d’avocat, de la justice au Burkina et bien d’autres sujets. Dans un style qui est propre à lui (nous avons essayé d’en tenir compte dans la transcription), il s’exprime sur ces différents sujets avec humour, souvent avec ironie. Bref, ceux qui le connaissent bien, le reconnaîtront.

Le Reporter : Pourquoi êtes-vous devenu avocat ? Etait-ce une opportunité ou une vocation ?

Me Mamadou Savadogo : Je cherchais du travail, j’ai trouvé celui-là.

Vous venez de publier, votre premier livre. Qu’est-ce qui vous a motivé réellement ?

Plusieurs choses à la fois. Besoin que certaines affaires, qui ont marqué leur époque, soient écrites à titre de témoignage. Envie aussi d’exprimer certaines réflexions sur les affaires choisies. Enfin, si la justice est rendue au nom du Peuple, il n’y a pas de raison de tenir les gens éloignés de cette réflexion. Pour faire court, j’ai voulu partager des moments intéressants avec tout le monde.

Qu’est-ce qui a présidé au choix des affaires évoquées dans ce recueil ?

Certaines ont été choisies juste pour le sourire, car ce métier en offre souvent l’occasion : c’est le cas de « BONZI Superstar » ou alors « Quand les ancêtres se mêlent de politique ». D’autres, comme le contentieux électoral de la Mairie de Bobo, ont été retenues pour leur intérêt juridique. Enfin certaines affaires m’ont paru avoir une portée historique, comme AFAKAYA, les procès des dirigeants du FPI ou de YAOVI AGBOYIBO. Certaines affaires allient ces trois raisons en même temps.

Mais j’ai aussi choisi celles qui n’étaient pas trop techniques, car souvent, simplifier le langage juridique pour le rendre accessible au public, présente des dangers. Qui traduit, trahit. Voilà.

A quand la suite annoncée de ce premier recueil ?

La suite est prête. Mais c’est une affaire d’argent, je publie à compte d’auteur, et je n’ai pas encore payé l’imprimeur pour son premier travail. Ça m’étonnerait qu’il me fasse encore crédit tout de suite…

Vous avez laissé entrevoir dans ce premier recueil d’affaires judiciaires qu’il vous est venu à l’esprit à un moment donné de quitter votre profession, ne serait-ce que momentanément. Pourquoi ?

Oh vous savez, on a souvent l’impression de se battre contre des moulins à vent, on ressent parfois la vanité des choses. Il arrive qu’on éprouve un profond sentiment que ce qu’on fait est inutile, sans réelle portée. En ces moments là, on a envie de faire autre chose. Mais, croyez moi, ma robe m’a apporté plus de moments de satisfaction que de déprime. J’imagine qu’il en est ainsi de tous les métiers.

Ne craignez vous pas que votre livre dérange des gens ?

Je ne crains pas de déranger. Un gars a dit que : « Celui qui vient au monde pour ne rien déranger ne mérite ni patience ni égards ». L’acte décrire est subversif par définition. Regardez donc la Bible ! Alors que les gens s’entretuent gaiement, un type arrive et dit : « aimez vous les uns les autres ». Ce n’est pas de la subversion ça ? Même CAMARA LAYE est subversif ! Voilà un Monsieur qui vient prétendre que son enfance, bien que pauvre, était simple et heureuse, alors qu’on croyait que l’Afrique était terre d’obscurité et de sauvagerie. Ecrire sans déranger ? Ce n’est pas possible. Ce qui m’importe, c’est de dire des choses vraies. Je ne me préoccupe pas du reste.

Pour vous, qu’est-ce qu’un avocat : défenseur de la veuve et de l’orphelin ou impassible profiteur mu par une volonté d’enrichissement personnel ?

L’image de l’avocat, preux chevalier défenseur de la veuve et de l’orphelin, est une image de roman, ou de cinéma, si vous préférez. Un avocat qui ne ferait que rechercher des veuves à défendre ne ferait guère carrière. L’image de l’homme, cupide et véreux, n’est pas plus exacte. La vérité, c’est que tout le monde doit être défendu, le fort comme le faible, le riche et le pauvre, le criminel et l’orphelin. L’essentiel, c’est de bien faire son métier, avec conscience et dévouement, et, comme le prescrit le prescrit la formule du serment, avec humanité.

Mais comment expliquez-vous que des avocats comptent parmi les plus grosses fortunes de ce pays ?

Notre pays est tellement pauvre que le moindre signe de prospérité est suspect. Ceci dit, lorsqu’au bout de plusieurs années de travail un avocat affiche une aisance financière méritée, je n’ai rien à dire. Pourquoi donc, au bout de son travail, un commerçant ou un entrepreneur en bâtiment aurait-il le droit de devenir riche et pas un avocat ? Il faut se décomplexer par rapport à l’argent. Le pays est aussi tiré vers le haut par les réussites individuelles, et, même si cela est regrettable, on ne peut pas être tous riches en même temps. Est-ce pour autant que nous devons tous rester pauvres ? Ce qui est important, c’est que nous ayons tous les mêmes chances, et que l’Etat garantisse la justice et la sécurité pour chacun. L’égalité par le bas, c’est sans intérêt.

Après vingt années d’exercice de cette profession, êtes-vous fier de votre monde et des hommes qui l’animent au Burkina Faso ?

Je suis fier des avocats du Burkina. Il y a, parmi eux, des hommes courageux, probes et justes. J’ai rencontré des magistrats droits, pour qui j’ai un profond respect. Des auxiliaires de justice comme des huissiers, des notaires et des greffiers m’ont donné et me donnent des raisons d’espérer. Contrairement à ce qu’on croit, ceux-ci sont d’ailleurs les plus nombreux. Mais il n’y a pas qu’eux. L’autre face de la médaille ce sont les avocats qui volent, il n’y a pas d’autres mots, et les juges qui rampent. Mais la situation n’est-elle pas la même chez les journalistes ? C’est l’éternelle dialectique du bien et du mal…

Est-ce pour toutes ces raisons que vous vous faites de plus en plus rare dans les prétoires ?

Que je sois moins présent dans les prétoires est une évolution normale de ma carrière. J’écris plus maintenant que je ne plaide. Mais quand il le faut, je réponds présent à la barre.

Regrettez-vous d’avoir embrassé la carrière d’avocat ?

Du tout, bien au contraire. Mais je suis toujours intéressé d’aller voir ailleurs, d’explorer d’autres horizons.

Quelle lecture faites-vous de l’état de la justice dans notre pays ?

Comme dirait l’autre, « Vaste programme ! ». Mais posez des questions plus précises, je vous répondrai.

Cette justice est perçue comme la véritable plaie de notre démocratie du fait de nombreux dossiers pendants et du traitement peu satisfaisant de certains dossiers qui ont défrayé la chronique. En tant qu’auxiliaire de justice, comment vivez-vous toutes ces récriminations contre l’institution judiciaire ?

C’est normal que les gens s’occupent de la justice puisqu’elle est rendue en leur nom et qu’elle s’applique à eux. Maintenant s’ils ne sont pas contents c’est qu’il y a de vrais problèmes. Ils sont nombreux et on ne peut pas les traiter séparément, mais pour moi, les plus importants sont ceux de l’indépendance et de la formation. L’indépendance au sens global du terme : indépendance d’esprit, intellectuelle, indépendance institutionnelle, indépendance économique. Un juge couché ne peut rendre la justice. Pas plus qu’un juge affamé. Mais un juge, même debout, ne peut dire le droit s’il ne sait pas comment le faire. On peut en dire autant des avocats et de tous les métiers de la justice : manque d’indépendance et insuffisance technique.

Le gouvernement ne cesse de soutenir que ses nombreuses réformes ont contribué à renforcer l’indépendance de la justice. Pourtant la confiance des justiciables en cette institution s’effrite progressivement. Quel commentaire en faites-vous ?

L’indépendance n’est pas une affaire de réformes, c’est un état d’esprit, une attitude, aussi bien du pouvoir exécutif que des juges. En quoi le Gouvernement renforce-t-il l’indépendance de la justice lorsqu’il proclame qu’il favorise les juges qui lui sont acquis ?

La justice burkinabè est-elle une justice des riches et des puissants ?

En tout cas, elle n’est pas celle des pauvres, ils n’y ont même pas accès. Ce n’est pas une affaire simple : il y a le manque d’éducation, d’information, le coût de la justice, beaucoup de choses qui font que, de fait, la justice est censitaire. Mais ce n’est pas nécessairement la faute du gouvernement. En tout cas pas exclusivement.

La justice n’est-elle pas à l’image même de l’Etat qui ne semble être de droit que dans la forme et de façon sélective ?

Je crains de ne pas bien comprendre votre question, ou alors d’y avoir déjà répondu.

Peut-il y avoir une justice indépendante dans l’état actuel de notre processus démocratique où tous les pouvoirs sont concentrés entre les mains de l’exécutif ?

Bien sûr que non. Mais c’est la tendance naturelle de tout pouvoir que de vouloir avoir encore plus de pouvoir. L’idéal serait que chaque pouvoir joue son rôle de façon à ce qu’un pouvoir limite l’autre, et qu’ils s’équilibrent mutuellement et harmonieusement. Car il ne s’agit pas non plus d’avoir, dans un même Etat, des pouvoirs antagonistes qui s’opposent. Ils doivent travailler harmonieusement, mais cette harmonie n’a de réalité et de sens que si chaque pouvoir respecte le rôle et l’indépendance de l’autre. Ici, le mot même d’indépendance est suspect. Un député a même dit un jour à la télévision, qu’ « on ne peut pas être indépendant comme ça, comme un électron libre ». Le plus triste, c’est qu’il y croyait sincèrement. Des dizaines d’années de marche au pas sont passées par là, et ça ne s’efface pas comme ça. Il faut monter l’escalier, marche par marche.

Justement, le Président du Faso qui est en même temps Président du CSM, semble contrôler tous les autres pouvoirs qui semblent lui vouer une constante allégeance. N’est-ce pas là, la source de tous les dysfonctionnement ?

Non, ce n’est pas parce que le Président du Faso est Président du CSM qu’il y a problème. C’est la Constitution qui organise les pouvoirs. Le Président du Faso tire la légitimité de son pouvoir dans la Constitution, le juge tire lui aussi la légitimité de son pouvoir et de son indépendance dans la Constitution. Figurez vous que c’est le juge qui reçoit la prestation de serment du Président du Faso, et le renvoie à l’exercice de ses fonctions. Sans cette formalité, il ne peut devenir Président du Faso. Non, l’allégeance dont vous parlez, qui est bien réelle, n’a pas sa source dans l’organisation textuelle des pouvoirs. C’est dans leurs têtes qu’il faut aller chercher la cause. En fait, quand vous parlez d’indépendance, eux, ils vous regardent et ils sourient. Ils n’y croient pas…

Que pensez-vous de la mise en place d’une commission d’enquête sur les cas de corruption dans la magistrature mise sur pied lors du CSM du 25 juillet ?

C’est bien. Les commissions c’est très très bien. C’est même si bien qu’il y a des commissaires qui ont oublié jusqu’à l’objet même de leur commission ! On peut s’interroger quand même ! Que font donc les inspecteurs, les inspecteurs spéciaux, les inspecteurs centraux, les inspecteurs généraux, les inspecteurs d’Etat, sans oublier la police judiciaire ? Quel texte empêche le Procureur du Faso d’enquêter sur les allégations de corruption d’un magistrat pour qu’on ait besoin de créer une commission ?

Bientôt les militants de la lutte contre l’impunité commémoreront le 21ème anniversaire de l’assassinat de Thomas SANKARA et le 13ème anniversaire de l’assassinat de Norbert ZONGO. Quels commentaires faites-vous du traitement judiciaire de ces deux dossiers qui divisent l’opinion ?

Je n’ai pas été constitué dans ces deux dossiers, donc je n’en ai pas une connaissance suffisamment approfondie pour en faire un commentaire technique. Ce qui est sûr, c’est que, sur ces affaires comme sur bien d’autres, on finira bien par tout savoir.

Quelle est votre lecture de la situation sociopolitique du Burkina ces dernières années ?

Le Burkina Faso a fait d’immenses progrès, aux plans économique, social et politique. Chez moi, dans mon village, il y’a l’eau courante et l’électricité, et ma vieille tante a le téléphone portable. Regardez les routes, regardez la ville de Ouagadougou, pourquoi le nier ? Le pays progresse, et les libertés aussi. Vous-mêmes, vous écrivez librement et personne ne vous inquiète. Tout cela est bien. Même s’il y a encore beaucoup de choses à faire pour émerger !

Il reste qu’il y a incontestablement un décalage entre les institutions et les dynamiques sociales. La politique semble être l’apanage des méchants, des menteurs et même des hommes sans foi, ni loi. L’alternance reste un vœu pieux. N’y a-t-il pas urgence à réhabiliter la politique ?

Vous dites beaucoup de choses ! Mais retenons le point de l’alternance. L’alternance suppose d’abord une alternative. Ça suppose que vous ayez deux choses interchangeables, qu’il existe une majorité et une opposition, qui puisse remplacer ceux qui sont au pouvoir. Après seulement, on peut parler d’alternance. Quand vous aurez trouvé l’adresse de l’opposition au Burkina Faso, communiquez la moi, j’aurai des questions à lui poser ! Je leur demanderai par exemple de me dire, s’ils veulent conquérir le pouvoir de façon démocratique et pacifique, quelle est leur stratégie ? Comme on dit chez les militaires : Direction ? Itinéraire ? Premier point à atteindre ? Formation ? Sous quel commandement ? Réhabiliter la politique ? Encore un vaste programme ! Ecoutez, moi, je suis juste un néo-écrivain !

Malgré les progrès dont vous parliez tantôt, beaucoup de Burkinabè pensent que les intérêts particuliers des clans au sommet de l’Etat ont pris le dessus sur l’intérêt général. Quelle est appréciation en faites-vous ?

Dans cette hypothèse aussi, il importe d’avoir une presse libre pour dénoncer les dérives et une justice indépendante pour les arrêter.

Peut-il y avoir de démocratie d’Etat de droit sans alternance ?

Ce qui est essentiel à la démocratie, c’est des élections libres et transparentes, une presse libre et une justice indépendante. Mais l’absence d’alternance, au moins au niveau des personnes, a des effets pervers. A la longue, le Camarade Chef devient le Chef tout court. Ceux qui sont censés le conseiller deviennent des griots. C’est pourquoi le constituant de 1991 a été sage, je crois, de limiter les mandats présidentiels à deux. Maintenant, il peut y avoir alternance de personnes dans le même régime…

Le Parti Révolutionnaire International est resté plus de soixante dix (70) ans au pouvoir au Mexique. C’était donc le même régime, sans alternance, il n’en était pas moins démocratique. Mais le mieux, c’est que les partis s’alternent au pouvoir, chacun faisant mieux que l’autre pour le plus grand profit du pays. Mais, encore faut-il qu’il existe de vrais partis politiques…

Quelle analyse faites-vous de la contribution de la presse à la construction de l’Etat de droit ?

Il n’y aurait jamais de progrès du processus démocratique sans une presse libre et plurielle. Certains journaux de la place sont même devenus de véritables institutions. L’Observateur a fêté récemment ses 35 ans : ce journal, au-delà des personnes qui l’animent, a une véritable âme qui transparaît à chaque parution. Et je peux même en citer d’autres de la même veine. Je vous le dit sans flatteries : nous avons une presse de qualité.

Y a-t-il quelque chose que vous souhaiteriez du fond du cœur dire à tous vos concitoyens, toutes catégories socioprofessionnelles et niveaux de responsabilités confondus ?

Qui suis-je pour lancer des appels à la Nation ? Non, je voudrais plutôt, plus modestement, vous remercier d’être venu bavarder avec moi de mon livre et de mon travail, qui peut intéresser vos lecteurs. Je vous souhaite beaucoup de courage et, surtout, restez libres.

Entretien réalisé par Boureima Ouédraogo

N.B. : « Plaise au Tribunal » est disponible dans les librairies Jeunesse d’Afrique, DIACFA, Indépendance, etc.

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